Pierre Loti, Les Capitales du monde, "Constantinople", 1892
Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...
Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts ; je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin, quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de lumières, ni de tapage : une profonde trouée de nuit et de silence est devant moi ; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville, d'aspect fantastique, qui apparaît au-delà sur le fond étoilé de la nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et, dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel, des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils effraient comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.
       
   

J'ai hâte d'être là ; un attrait, une indicible émotion de souvenir me fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à travers ce bras de mer, à cette ville si noire. À mesure que j'approche, montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs couronnes de feux. Me voici à leur pied ; je quitte le plancher mouvant du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure qui domine la masse superbe d'une mosquée : je suis à Stamboul !
Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment alignés dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime Porte, qu'éclairent maintenant, hélas ! des becs de gaz, où circulent des voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs. C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci ! que je me dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre, qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu ! pourvu que quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens !... J'éprouve une sorte de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe, où personne ne me connaît plus – mais où je connais tout, comme m'en ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...