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Retour vers le passé
Portrait de l’ombre
Gervaise chez Goujet
L’ironie de l’idéal
La mort
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Sur le tas de paille, Gervaise, tout
habillée, se tenait en chien de fusil, les pattes ramenées sous sa
guenille de jupon, pour avoir plus chaud. Et, pelotonnée, les yeux
grands ouverts, elle remuait des idées pas drôles, ce jour-là.
Ah ! non, sacré mâtin ! on ne pouvait continuer ainsi à vivre
sans manger ! Elle ne sentait plus sa faim ; seulement, elle
avait un plomb dans l'estomac, tandis que son crâne lui semblait vide.
Bien sûr, ce n'était pas aux quatre coins de la turne qu'elle trouvait
des sujets de gaieté ! Un vrai chenil, maintenant, où les levrettes
qui portent des paletots, dans les rues, ne seraient pas demeurées en
peinture. Ses yeux pâles regardaient les murailles nues.
Depuis longtemps, ma tante avait tout pris. Il restait la commode, la
table et une chaise ; encore le marbre et les tiroirs de la commode
s'étaient-ils évaporés par le même chemin que le bois de lit. Un
incendie n'aurait pas mieux nettoyé ça, les petits bibelots avaient
fondu, à commencer par la toquante, une montre de douze francs, jusqu'aux
photographies de la famille, dont une marchande lui avait acheté les
cadres ; une marchande bien complaisante, chez laquelle elle portait
une casserole, un fer à repasser, un peigne, et qui lui allongeait cinq
sous, trois sous, deux sous, selon l'objet, de quoi remonter avec un
morceau de pain. À présent, il ne restait plus qu'une vieille paire de
mouchettes cassée, dont la marchande lui refusait un sou. Oh ! si
elle avait su à qui vendre les ordures, la poussière et la crasse, elle
aurait vite ouvert boutique, car la chambre était d'une jolie
saleté ! Elle n'apercevait que des toiles d'araignées, dans les
coins, et les toiles d'araignées sont peut-être bonnes pour les
coupures, mais il n'y a pas encore de négociant qui les achète. Alors,
la tête tournée, lâchant l'espoir de faire du commerce, elle se
recroquevillait davantage sur sa paillasse, elle préférait regarder par
la fenêtre le ciel chargé de neige, un jour triste qui lui glaçait la
moelle des os.
Émile Zola, L'Assommoir, chapitre
XII.
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