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Des photographes illustrateurs à l'ère de l'imprimé

extrait du texte de Françoise Denoyelle

Robert Doisneau : Usines Renault. Chaîne de montage

La presse illustrée

La presse illustrée publie très largement la nébuleuse des photographes humanistes. À l’image d’Alexey Brodovitch, les directeurs artistiques inventifs qui avaient promu la photographie dans les années 1930 sont désormais installés aux États-Unis. La mise en page des magazines français, même des plus prestigieux, n’atteindra plus la perfection que leur génie créatif avait su impulser.
En revanche, le reportage acquiert ses lettres de noblesse et, en 1964, la commission de la carte de presse dénombre 650 reporters photographes. La désignation officielle de reporters-illustrateurs a été définie pendant l’Occupation par le Groupement national de la photographie professionnelle présidé par André Garban. Leurs reportages ne s’inscrivent pas dans l’actualité et l’événementiel, mais restent centrés sur la présence de l’homme dont ils captent les centres d’intérêts et portent témoignage d’une époque. Leurs thématiques traduisent également les espoirs et les combats du peuple que diffuse une presse où l’influence du Parti des fusillés s’organise et se déploie au sein de multiples publications.
Beaucoup de photographes travaillent entre un réalisme poétique au regard ébloui porteur du charme de la banalité et un réalisme documentaire beaucoup plus engagé pour dénoncer la misère endémique des quartiers populaires, et soutenir la lutte pour la paix alors que s’installe un climat de Guerre froide.
Les reportages sur les grèves qui secouent la France, dès 1947, dans les mines et la sidérurgie sont publiés dans les nombreux périodiques comme Regards, mais aussi La Vie ouvrière, organe de la CGT, ou l’Almanach de l’Humanité. Contrairement à celles produites aux Etats-Unis, ces images, par leur diversité, par leur contraste très maîtrisé, ainsi que par un subtil traitement des gris, traduisent une ambiance que le manque de produits et de papiers sensibles ne saurait expliquer à lui seul. Les photographes portent un regard compassionnel qui cherche plus à prévenir qu’à accuser. Pour cela, ils maîtrisent l’art de la lumière, des contre-jours, des clairs obscurs porteurs d’une atmosphère si particulière.
 

Paris-Match

Alors que de nombreux titres ont déjà disparu et que s’estompent les restrictions des matières premières qui limitaient le développement de la presse, Jean Prouvost, le 25 mars 1949, inaugure un nouveau modèle de magazine avec Paris-Match, inspiré de Vu et de Life sans en avoir le génie inventif. Le succès n’est pas immédiat, mais au bout d’une année Paris-Match acquiert en France une position commerciale hégémonique au sein de la presse magazine d’informations illustrées. Lorsque la pérennité du titre est assurée, la rédaction offre quelques opportunités exceptionnelles aux photographes qui forgeront ultérieurement le mythe d’une "époque bénie du reportage". Mais si Cartier-Bresson présente sur quatre numéros son voyage en URSS, et Izis ses photographies de Chagall sur une vingtaine de pages, ceci reste une exception.
À partir de 1951, la photographie acquiert une place non négligeable qu’elle soit prise "à la sauvette", "sur le fil du hasard" ou comme une affirmation de la présence du photographe, homme parmi les hommes.

Jean-Philippe Charbonnier : Lens

Réalités et ses "correspondants de paix"

Au sortir de la guerre, l’actualité mondiale s’inscrit désormais régulièrement au sommaire des magazines d’informations, mais de nombreux pays sont encore mal connus du grand public. L’un des magazines français qui valorise le mieux ces reportages est le mensuel Réalités, créé en février 1946 et dirigé par Alfred Max.
D’une présentation de bonne qualité, Réalités s’attache davantage à la découverte du monde et de ses habitants qu’aux événements exceptionnels. Le périodique se propose surtout de faire découvrir la vie dans les villages et les métropoles. Dans les premières années, il a recours à des agences, mais à partir de 1949-1950, outre Jean-Philippe Charbonnier et Édouard Boubat ses deux photographes réguliers, il fait appel à des collaborateurs extérieurs en leur laissant la liberté de choisir leurs reportages, en respectant leurs images et en leur offrant des moyens, ce qui est loin d’être le cas dans toute la presse. Ils ont l’opportunité d’exprimer leur propre vision et de témoigner du monde tel qu’ils le voient. Doisneau inaugure ce changement avec "Portrait d’un Français moyen". Dans leurs reportages Cartier-Bresson, Charbonnier, Bischof, Boubat font découvrir aux Français des contrées comme l’Inde, le Japon, l’Égypte… qui semblent encore "exotiques" ou mal connues. Ces jeunes gens, tel Charbonnier, sont tous un peu, selon la formule de Prévert concernant Boubat, des "correspondants de paix".
Dans Réalités comme dans Paris-Match, l’image s’impose et se déploie sur des pages entières, le reportage se fait histoire. La conception du reportage, amorcée dans la presse allemande de la fin des années 1920, est devenu une réalité que stimule l’exemple de Life avec lequel la presse française ne peut rivaliser faute de moyens et de lecteurs suffisants.

Edouard Boubat :  Cahors

De la presse aux livres

Les reportages sur la France sont marqués par une grande diversité de sujets. La France profonde, déchirée par l’Occupation, tente de retrouver ses repères et aspire à un besoin de réconciliation autour de valeurs fondatrices que traduisent bien des images centrées sur la douceur d’une vie d’autrefois. Les photographes en captent les dernières bribes comme autant de témoignages rassérénants. Il en est ainsi pour "Vive la France" par Doisneau pour Vogue. Les images de proximité expriment la sympathie et l’intérêt des opérateurs pour les gens simples, les enfants et les personnes âgées dans leur univers quotidien dont leurs œuvres regorgent. Mais la flânerie dans les rues pavées, l’idéalisation des bas-fonds et les instants de grâce élevés au rang de merveilleux social ne sauraient résumer la photographie humaniste. D’autres reportages que publient les périodiques de gauche, mais aussi ceux qui appartiennent à la presse catholique engagée traduisent avec force l’âpreté des conflits sociaux. Ces images n’apparaissent pas ou peu dans les livres cardinaux de l’époque comme Sortilèges de Paris où "ce qu’il y a de plus sale et de plus décrépi, la banlieue s’y déforme et passe au merveilleux". Ces choix éditoriaux ont façonné et édulcoré une iconographie de la photographie humaniste où domine la nostalgie du pittoresque d’un monde révolu. Ce n’est qu’une des facettes. L’aspect militant de l’image et de sa légende qui dans la presse dénonce et accuse est minimisé, voire occulté dans les livres.
D’autres publications, de faible diffusion sont néanmoins liées à l’histoire de la photographie humaniste. Le Point est fondé en 1936 par Pierre Betz à Souillac. Betz, en relation avec les meilleurs photographes, commande des reportages sur les peintres, les écrivains et les arts. "Notre ami Robert Doisneau", tel qu’il le crédite, est son principal collaborateur.
Alors que le papier-journal de médiocre qualité et l’offset, qui a pris le pas sur l’héliogravure dans la presse illustrée, n’offrent souvent que de mauvaises conditions de reproduction, la photographie trouve dans Caractère Noël, sous la direction du graphiste Maximilien Vox, un support de choix. Cependant, les périodiques spécialisés en photographie demeurent sous la coupe des éditions Paul Montel et n’offrent pas une vitrine de premier plan.

 
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