Les photographes : témoins ou acteurs
par Olivier Loiseaux

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le photographe n'est plus seulement ce voyageur du "grand tour", amoureux de monuments des siècles passés, à la recherche de sites naturels pittoresques ; il est le témoin d'un monde en profond bouleversement, attentif aux différentes étapes de l'arrivée de la modernité dans des sociétés encore traditionnelles. De nouvelles réalités apparaissent dans son objectif : horizons des villes ponctués de cheminées d'usine, activité des zones portuaires, vastes régions d'exploitation minière. Fasciné par les hommes et les machines au travail, la géométrie des architectures industrielles, les prouesses techniques des ouvrages d'art, le photographe participe à l'émergence d'un nouveau regard sur le fait industriel et urbain et élève souvent pour la première fois des espaces, des lieux ou des bâtiments au statut d'objet photographié, à la dignité de paysage.
Mais, au-delà de la fonction documentaire de la photographie, il faut s'interroger sur les conditions et le contexte dans lesquels ont été pris certains clichés ainsi que les usages qu'en ont faits leurs auteurs car le photographe est souvent lui-même acteur de cette modernité. Qu'il soit au service d'une compagnie ferroviaire, intégré à une mission de génie civil ou présent sur un chantier de travaux, son travail est un reportage destiné à convaincre le commanditaire, un outil de promotion pour l'entreprise présenté souvent lors d'expositions universelles ou coloniales. La photographie, enfin, est parfois pratiquée par les acteurs eux-mêmes de cette modernité, ingénieurs, entrepreneurs, industriels, qui mettent en image le résultat de leurs propres réalisations.


Henry De Witt Moulton, photographe à Broadway (New York), s'embarque en 1859 pour Lima, au Pérou. Il acquiert une certaine notoriété d'abord au service de firmes photographiques puis, connu pour ses portraits, il ouvre en 1862 son propre studio. Moulton revient aux États-Unis entre 1863 et 1865 et rapporte soixante-dix plaques négatives qu'il confie pour tirage à Alexander Gardner, le célèbre photographe de la guerre de Sécession. L'album qui en résulte, Rays of Sunlight from South America, regroupe deux ensembles de photographies : des vues conventionnelles des principaux monuments de la ville de Lima et un reportage inattendu sur les îles Chincha, célèbres pour leurs gisements de guano, matière très recherchée utilisée à l'époque comme engrais et produit d'exportation très lucratif. L'importance prise par ce sujet (trente-deux clichés) dans l'album est clairement liée à l'intérêt porté à ces îles après leur occupation par l'Espagne en 1864, occupation qui allait conduire à la "guerre du guano" de 1865-1866. Moulton, visiblement impressionné par les lieux, livre un témoignage à la fois documenté et poignant où alternent les prises de vue générales permettant de comprendre les différentes étapes de l'exploitation, depuis l'abattage jusqu'au transport par bateau, et les cadrages serrés sur le travail extrêmement pénible des terrassiers du guano.
 


Giorgio Sommer, en 1857, quitte sa ville natale de Francfort-sur-le-Main pour l'Italie et ouvre simultanément un studio photographique à Rome et à Naples. Il se spécialise dans l'album de photographies-souvenirs à destination d'une clientèle aisée qui voyage. Dans ses albums se succèdent les vues de villes, scènes de rues, sites célèbres et richesses architecturales de Naples et d'autres villes d'Italie. Il photographie aussi les ruines archéologiques de la Campanie (Pompéi) et de nombreuses œuvres d'art conservées dans les musées.
Ses vues de Naples vont néanmoins plus loin qu'un simple album touristique. Il arrive en effet dans une ville qui n'a guère changé depuis la fin du XVIIIe siècle et qui va connaître un essor considérable par suite de l'unification italienne : croissance démographique, industrialisation, développement portuaire. Pendant près d'un demi-siècle, Giorgio Sommer, observateur vigilant de ces bouleversements urbains, réalise à plusieurs années d'intervalle les mêmes prises de vue sur le port : la strada del Molo, le quartier de Santa Lucia, la via della Marina, la piazza del Municipio, comme pour noter les étapes successives du réaménagement et l'apparition des nouvelles constructions. Sommer, dont les activités photographiques connaissent une réelle expansion, se lance dans l'acquisition de propriétés foncières et fait même construire un hôtel particulier en plein centre du nouveau quartier de Chiaia. Son travail photographique, documentation considérable sur les nouveaux aménagements urbains de Naples, vise en même temps à montrer les réalisations urbaines de la classe bourgeoise d'entrepreneurs à laquelle il appartient.
 


S. Toumanov effectue un voyage en Sibérie orientale en 1879 et 1880. À bord d'un bateau à vapeur, il remonte le fleuve Amour puis son affluent la Chilka, de Nikolaevsk jusqu'à Tchita, en Transbaïkalie. Il photographie de nombreuses localités au bord des fleuves et s'intéresse plus précisément aux différents peuples qui vivent dans ces régions : Bouriates, Mandchous, Toungouses, Mongols, Chinois, dont il rapporte une centaine de clichés ethnographiques. La Transbaïkalie, région aux marges de l'Empire russe, connaît alors un essor considérable grâce à des richesses minières qui en font la "Californie de la Sibérie". Toumanov constate les considérables transformations nées de ce front pionnier, développement des industries et du commerce, ou arrivées massives de populations laborieuses : ouvriers, artisans… et forçats. Il visite plusieurs exploitations aurifères dans le district de Nertchinsk et séjourne quelques jours chez l'un des plus grands propriétaires privés de la région, M. Boutine, qui ne manque jamais de recevoir un visiteur de passage. Ce marchand sibérien fait visiter les salons, les jardins, la serre, de son immense domaine, véritable palais de conte de fées. Toumanov est ainsi témoin des graves inégalités sociales qui se creusent et des fortunes colossales - mais parfois fragiles - qui se bâtissent sur les richesses minières de la Sibérie. De son voyage en Sibérie orientale, il constitue une collection de deux cent soixante photographies, disponibles à la vente dans un catalogue qu'il publie à son retour.
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