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jeux de princes

Jeux nouveaux, jeux renouvelés

Par Thierry Depaulis

Le plus visible et le plus aisé à observer est l’augmentation du nombre de jeux dès la fin du Moyen Âge. Objets, archives, textes littéraires, iconographie en sont les témoins, qui nous renseignent sur leur présence.

Les cartes à jouer

L’arrivée des cartes à jouer constitue une petite révolution, puisqu’il s’agit du premier jeu "à information incomplète "de l’histoire. Non seulement le jeu de cartes est un jeu "de hasard ", comme les dés, familiers depuis l’Antiquité, mais il apporte une incertitude complémentaire : les cartes des autres joueurs étant invisibles, on ne dispose que d’une partie de l’information. Le caractère novateur du jeu de cartes ne s’arrête pas là puisque, en attribuant à chaque pièce deux paramètres – couleur et valeur (roi de trèfle, huit de carreau) –il offre de nombreuses combinaisons inconnues des dés. Ce jeu, complètement nouveau, va de surcroît entraîner de nouveaux gestes, un nouvel environnement sonore – plus feutré, moins bruyant que celui des jeux de dés ou de pions –, une nouvelle civilité, marquée en outre par la possibilité, inédite elle aussi, d’alliances entre joueurs partenaires. Enfin, avec le jeu de cartes, le papier, encore peu répandu, va faire une entrée triomphale dans l’univers des jeux.
Il est admis aujourd’hui que les premières mentions des cartes à jouer en Europe se situent autour de 1370. Attesté d’abord dans le Sud de l’Europe – Catalogne, Toscane – dès les dernières décennies du XIVe siècle, le nouveau jeu se répand comme traînée de poudre. Déjà fixé dans sa forme à quatre couleurs, il est connu dès 1377 à Florence et dans la vallée du Rhin; en 1379, il a déjà gagné le Brabant belge. Si la Catalogne a peut-être précédé ces dates de peu, le royaume de France s’inscrit quant à lui en retrait : ce n’est guère avant 1392 que nous y trouvons référence aux cartes. À partir de 1400, en tout cas, l’Europe occidentale est conquise, du haut en bas de la société, du prince au laboureur.

Le tarot

Dès le début du XVe siècle, les variations foisonnent : ajout d'une quatrième figure, d'une cinquième couleur ou, au contraire, réduction du nombre des cartes. De toutes ces expérimentations, l'une d'elles va prendre corps : d'abord baptisé "triomphes" (gioco de trionfi, ludus triumphorum), le tarot a son berceau dans l'une des cours princières de l'Italie du Nord - Milan, peut-être - mais gagne vite les cités les plus actives, puis le reste de la péninsule avant d'arriver autour de 1500 en France, via Lyon. De là, le tarot conquiert le royaume en quelques décennies et devient, entre 1560 et 1650, un des jeux les plus prisés des élites, du magistrat au roi lui-même, car Henri de Navarre, futur Henri IV y joue passionnément. Rien d'étonnant donc à ce que les règles du jeu aient été imprimées dès 1637, formant ainsi le plus ancien exposé détaillé du fonctionnement du tarot, alors dans son "premier âge d'or "en France.
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Les premières loteries, lotto et blanques

Comme si le jeu de cartes ne suffisait pas à étancher la soif de nouveauté, voilà qu’émergent les premières loteries, jeux d’argent où l’on parie sur la sortie d’un ou plusieurs numéros tirés au sort. Presque simultanément, à Bruges et dans d’autres villes flamandes, mais aussi à Milan, nous voyons apparaître vers 1440 une forme raffinée de pari et de tirage au sort avec redistribution, baptisée lotene ou lootinghe en Flandres, ventura ou fortuna en Lombardie. De Bruges, le jeu se répand vite dans les Pays-Bas bourguignons. Les pays de langue allemande ne sont pas épargnés : des Glückshäfen ("urnes de la chance") y fleurissent à Munich, Augsbourg, Strasbourg, Nuremberg, dès la deuxième moitié du XVe siècle. Mais les grands centres urbains de l’Italie, ceux qu’un actif commerce lie aux ports flamands, ne sont pas en reste : à Milan s’ajoutent Recanati (1462), Ferrare et Modène (1476), puis Venise. Avec l’entrée en lice de Venise, en 1504, le jeu prend le nom de lotto (lotho della Segnoria), qui trahit nettement les apports venus du Nord de l’Europe. En France, c’est sous le nom de "blanque"(de l’italien bianca, "blanche ") que, par Lyon, le jeu s’introduit dans le royaume au début du XVIe siècle. En mai 1539, François Ier autorise l’établissement d’une loterie dans le royaume et institue Jean Laurent "maistre et facteur de ladicte blancque". Le nouveau jeu a ensuite un parcours épisodique, d’autant que les corps constitués – parlements, consulats municipaux, Conseil d’État – s’y opposent fréquemment. Toutefois, en 1644, Mazarin décide de favoriser la création d’une "blanque royale". Avec Louis XIV, le mot "loterie ", venu de Hollande, s’impose ; les loteries "royales" se multiplient alors, malgré la méfiance des parlements. Les grandes loteries "nationales" attendront le XVIIIe siècle

Loteries de salon, roulette et hoca

À ces loteries publiques il convient d’ajouter des loteries "de salon ". Il s’agit ici aussi de parier de l’argent sur la sortie d’un numéro, mais le jeu se déroule autour d’une table, entre un banquier et des parieurs, avec un résultat immédiat. On aura reconnu là le principe de la roulette. Si celle-ci reste à inventer – elle ne se fixe vraiment qu’à la fin de l’Ancien Régime –, ses ancêtres apparaissent sous la forme de jeux simples à numéros, mais qui permettent déjà de miser sur des chances multiples. Né en Catalogne au début du XVIIe et resté populaire jusqu’au XIXe siècle, le hoca est un jeu de hasard où le banquier dispose d’un tableau de trente cases numérotées sur lequel les joueurs placent leurs mises (comme à la roulette, on peut jouer "en plein", "en deux", "en tiers", "en quart", etc.) ; trente billets roulés portant ces mêmes numéros sont placés dans un chapeau ou dans un sac, et une main présumée innocente doit tirer l’un d’eux, qui fait gagner. Le jeu parvient à Paris en 1654. En décembre de cette année-là, Mauro Rambotti, un officier de la maison du roi d’origine italienne se voit accorder le privilège exclusif d’"établir à Paris et dans les faubourgs un jeu appelé le hoc[a] de Catalogne". Privilège vite menacé, d’abord par un concurrent, Pierre Boulard, qui a obtenu le même droit par brevet du 30 septembre 1658 – un abus flagrant aux yeux de Rambotti, qui fait casser ce privilège par arrêt du Conseil du roi le 7 décembre –, puis par les multiples interdictions qui pleuvent, à partir de 1661, sur ce jeu jugé trop "dangeureux". Le Parlement de Paris le prohibe le 28 novembre 1664.
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Le jeu de l’oie

Comme le hoca, le jeu de l’oie est un jeu de hasard pur, mais on n’y joue pas gros jeu. Le père Claude-François Menestrier le présente ainsi dans sa Bibliothèque curieuse et instructive : "Il y a une autre sorte de jeu, qui semble plus facile pour s’instruire, et qui paraît plus aisé à jouer ; c’est le jeu de l’oie si commun et que l’on prétend être venu des Grecs, quoiqu’il n’en paraisse aucun vestige dans leurs auteurs. Ce jeu est beaucoup plus aisé que celui des cartes, parce qu’il est toujours tout entier exposé aux yeux des joueurs, et qu’étant fait en forme de limaçon ou de serpent plié spiralement, il est propre à marquer les choses que l’on veut apprendre…"
Les origines du jeu sont obscures, mais l’Italie du XVIe siècle en est le berceau le plus probable. Vers 1600, les héritiers de Benoît Rigaud, à Lyon, impriment Le Jeu de l’oye, renouvellé des Grecs, jeu de grand plaisir, comme aujourd’huy princes & grands seigneur [sic] le pratiquent, à ce jour le plus ancien exemplaire français connu. Avec lui, nous découvrons la règle imprimée, placée au milieu du parcours spiralé. À la différence des jeux italiens, allemands, flamands ou espagnols, où le labyrinthe (case 42) renvoie à la case 39 (ou indique qu’il faut reculer de trois "pas "), le jeu lyonnais fait reculer le joueur à la case 30 ("Qui ira au nombre 42, où est un labyrinthe, paie le prix convenu et retourne au nombre 30 "). Cette erreur de transcription, découverte par Manfred Zollinger, se retrouve dans tous les jeux de l’oie français, qui se révèlent ainsi les rejetons d’un prototype unique.
Le jeu de l’oie se rencontre souvent dans le Journal de Jean Héroard, médecin du petit Louis XIII. En avril 1612, le jeune roi "joue à l’oye, Mrs de Vendome, le Grand Escuier et d’Espernon avecques". Louis XIII y a pris goût : encore en 1628, il "s’amuse à jouer à l’oye "pendant le siège de La Rochelle. Le succès du jeu lui vaut de voir ses règles reproduites dans la première édition de La Maison académique (Paris, 1654), dont le texte est en tout point identique, erreurs comprises, à celui donné par les héritiers de Benoît Rigaud en 1600. Au-delà de ce modèle canonique, inlassablement répété par les éditeurs d’estampes populaires, le jeu de l’oie va donner naissance à de multiples variantes, éducatives, commémoratives ou de propagande, tels Le Jeu chronologique (1638), Le Jeu des François et des Espagnols pour la Paix (1660), Le Jeu du Blason, par Nicolas de Fer, géographe de Sa Majesté Catholique (1680), ou encore Le Jeu de la sphère ou de l’univers selon Tyco Brahé (1661), Le Jeu du Canal royal (1682). La veine ne s’est pas tarie jusqu’à nos jours.
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Des jeux renouvelés

Aucun des jeux présentés jusqu’ici n’existait avant 1400, à l’exception du jeu de cartes, apparu quelques décennies plus tôt. C’est dire l’accroissement de l’offre de jeux. Dans le même temps, l’historien observe des changements profonds affectant les règles et la stratégie de jeux plus anciens, devenus classiques.

Les nouvelles règles du jeu d’échecs

Le jeu d’échecs semble avoir gagné l’Europe autour de l’an mil et occupe au Moyen Âge une place centrale dans les loisirs de l’aristocratie. Mais les Européens trouvent les parties trop lentes, si bien qu’à la fin du XVe siècle, les maîtres espagnols – et plus particulièrement valenciens – introduisent de nouvelles règles. C’est la "révolution échiquéenne", ourdie dans la deuxième moitié du XVe siècle. En 1495 paraît le premier traité imprimé – hélas perdu – consacré aux échecs, le Libre dels jochs partits del scachs en nombre de 100 de Francesch Vicent, écrit en catalan et publié à Valence. Peu après, Luis de Lucena fait paraître, en castillan, Repetición de amores e arte de axedrez, imprimé à Salamanque, sans doute en 1497. Avec Damiano da Odemira, nous tenons enfin un auteur de dimension européenne qui contribue à répandre les nouvelles règles. Son traité, Questo libro e da imparare giocare a scacchi, est écrit en italien et imprimé à Rome en 1512. Il est suivi de nombreuses réimpressions et de quelques traductions; en français, le livre de Damiano, devenu Le Plaisant Jeu des eschecs […] nagueres traduit d’italian en françois par feu Claude Gruget (Paris, Vincent Sertenas, 1560), constitue le premier manuel d’échecs dans notre langue. Autre traduction en français, le traité de Ruy López de Sigura, Le Jeu des eschecs, avec son invention, science et pratique […]. Traduit d’espagnol en françois (Paris, J. Micard, 1609), sera édité à nouveau en 1615, 1636, 1674. Mais le vrai best-seller, c’est le livre de Gioachino Greco, dit "le Calabrais ", Le Jeu des eschets, traduit de l’italien de Gioachino Greco, Calabrois (Paris, N. Pépingué, 1669), qui sera réédité jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

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Trictrac et dames : les jeux de table rénovés et leurs variantes régionales

Rajeuni, dynamisé, le jeu d’échecs va cependant rencontrer la concurrence de deux jeux eux aussi rénovés: le trictrac et les dames. L’un et l’autre sont issus de jeux médiévaux, les "tables", qui désignent la famille des jeux du tablier – le jaquet et le backgammon en sont les représentants modernes –, ainsi qu’un jeu discret au passé obscur que la grande encyclopédie des jeux du roi de Castille et Léon Alphonse X le Sage (1283) décrit en détail sous le nom d’alquerque de doze. Tout indique que ce dernier était présent aussi en France. Ce qui change, c’est le tablier : à l’alquerque de doze, on joue sur un tableau fait de lignes entrecroisées et les pions se placent sur les intersections tandis qu’aux dames, c’est un échiquier qui sert de terrain de manœuvre.
Cette substitution a pu se faire au XIVe siècle mais plus probablement au XVe, car nous ne rencontrons l’expression "jeu de dames" qu’à partir de 1508. Il est vrai qu’une gravure illustrant un incunable genevois de 1492 montre indiscutablement des joueurs de dames. Dès lors, le jeu progresse, d’abord en Espagne – c’est encore à Valence que sont imprimés les premiers traités en 1547, 1591, 1597 – puis en France, où paraît le livre de Pierre Mallet, Le Jeu des dames, avec toutes les maximes & règles tant générales que particulières qu’il faut observer au [sic] icelui et la métode d’y bien joüer (Paris, Th. Girard, 1668). Pour le jeu à cent cases, aujourd’hui courant en France et aux Pays-Bas, il faudra attendre le XVIIIe siècle.
Dès 1500, la grande famille des "tables" se fragmente en variantes régionales. Les Allemands privilégient le Puffspiel, les Italiens adoptent le sbaraglio, les Français préfèrent le trictrac ; avec l’irish, les Anglais préparent la voie du backgammon. Un même matériel – un tablier à deux rangées de douze flèches, quinze dames ou pions par joueur, deux dés pour faire avancer les pions – unit tous ces jeux, comme il unissait les "tables" au Moyen Âge. Né peut-être en France au tout début du XVIe siècle – mais on est surpris de trouver un jeu nommé triche-trach mentionné dans quelques documents italiens des années 1513-1520, précédant de peu, il est vrai, les premières références françaises connues –, le jeu connaît au XVIe siècle une carrière discrète mais réelle, avant de se hisser au premier rang des loisirs sédentaires de l’élite française puis européenne des XVIIe et XVIIIe siècles. La publication de manuels, à partir de 1634, n’est sans doute pas sans avoir donné un supplément de prestige à ce jeu complexe, où il faut en outre marquer des points. L’Excellent Jeu du triquetrac, tres-doux esbat és nobles compagnies d’Euverte de Jollivet, sieur de Votilley (Paris, Pierre Guillemot, 1634), connaît huit rééditions avant de se voir supplanté par de nouveaux traités.
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Des jeux plus complexes

L’émergence de jeux nouveaux ou renouvelés, particulièrement au cours du XVIe siècle, ne doit pas masquer une évolution des règles – plus complexes, plus strictes – et des instruments – plus techniques, plus fiables.
Le processus évolutif est particulièrement sensible dans les jeux de cartes. Une typologie simple montre que la période 1400-1600 privilégie les jeux où l’on parie sur la sortie d’une carte (condemnade, lansquenet, bassette), sur la constitution d’une combinaison supérieure (prime, brelan) ou d’un nombre à ne pas dépasser (trente-et-un). Les jeux de levées, dont le mécanisme exploite au mieux la combinatoire des cartes mais demande aussi plus de réflexion, semblent moins présents : si le piquet s’impose dès 1600, la triomphe, prototype des jeux de levées avec atout, l’homme, aussi appelé la bête, le reversis, où il faut éviter de faire des plis, sans oublier le tarot, sont moins cités dans les sources du XVIe ou du  XVIIe siècle. Toutefois, on note un accroissement de ces jeux et une nette prise de conscience de leur caractère plus réfléchi. Ainsi, Daniel Martin, auteur de savoureux dialogues français- allemands (Parlement nouveau ou Centurie interlinaire de devis facetieusement sérieux et sérieusement facetieux, Strasbourg, héritiers de feu Lazarus Zetzner, 1637), plaide pour un jeu modéré, insistant sur le plaisir de la réflexion. C’est là un fait nouveau. L’arrivée de jeux plus savants, tel l’hombre, venu d’Espagne, avec ses enchères novatrices et son jeu alambiqué, est un phénomène marquant de la fin du XVIIe siècle. On n’aura garde d’oublier que, vers le milieu du  XVIIe siècle, Pascal et Fermat ont résolu le "problème des partis "et ainsi ouvert la voie au calcul des probabilités et à la maîtrise du hasard. Les joueurs vont vite s’en emparer et, en 1679, grâce aux travaux de l’abbé Joseph Sauveur, on sait que le banquier de la bassette est toujours assuré de gagner un peu sur les pontes (ou parieurs). Le comportement des joueurs va s’en trouver durablement modifié. 
 
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